Des planches aux studios :
Ce que vous allez lire est subjectif, c’est un point de vue, une perception sur un artiste, sur sa vie, son œuvre… Charlie Chaplin, quand un muet se fait entendre.

Son talent éclectique, son regard sur la société, sa vie atypique, et son combat contre l’injustice, feront de lui, un artiste éternel.

Son talent pour la comédie vient des planches de Londres. Née de parents, tous deux artistes de music-hall, Charlie Spencer Chaplin, connait un premier contact avec un public à l’âge de 5 ans. Élevé par une mère, qui sombre de plus en plus dans la folie, elle lui transmet la passion du jeu, de l’imitation et donc de l’observation. C’est donc dans un quartier pauvre du Sud de Londres, que le jeune Charlie Chaplin observa la misère sociale et l’alcoolisme qui tua à petit feu son père, partit quelque mois après sa naissance, et qu’il revu pour la dernière fois à l’âge de 12 ans. C’est dans une troupe de théâtre qu’il a eu l’occasion de démontrer son talent comique, en interprétant un « ivrogne ». Cette prestation fut novatrice dans le rapport entre la scène et le public, puisque ce personnage était dans le public. Dès lors le public n’avait d’yeux que pour le jeune comédien et non la scène. Ce personnage d’ivrogne lui ouvrit les portes du cinéma au côté de Mack Sennett, le producteur de la New-York Motion Picture Company. Le jeune Charlie, se retrouve implanté au milieux des studios de cinéma, dans une période où plusieurs films étaient tournés dans la journée.

La Naissance de Charlot :
Peu convaincu par le talent de Chaplin, Mack Sennett lui demanda de se changer dans la loge des acteurs pour une figuration. Le figurant entré dans la loge ressorti en charlot, le personnage le plus touchant du cinéma, aux multiples films dédiés. Une canne arrondie, des chaussures trop grandes, un pantalon trop large, une veste étriquée, une moustache bien dessinée et un maquillage blanc sur le visage. Voici le portrait de charlot, ce vagabond, amaigri au vu de son pantalon trop large, maladroit comme n’importe quel être humain, un « clochard » aux attitudes de gentleman.

Pour la première fois, un personnage pauvre, moqué par les sédentaires pour ses maladresses, ce anti-héros est le personnage principal du film dont les aventures, plus rocambolesques les unes que les autres vont toucher le Nouveau Monde.
Ce personnage attiré par les femmes et qui ne boit que de l’alcool à l’écran dans un pays puritain, les Etats-Unis, est particulièrement subversif.
Charlot est le personnage qui représente les invisibles, les oubliés de la société, mais aussi les souvenirs de sa jeunesse londonienne.
Ce maquillage blanc et cette moustache, qui attire l’œil, provient du théâtre mais le résultat visuel ne ressemble pas à du théâtre filmé, même si les moyens sont plus proches du théâtre que du cinéma actuel.
Bien au contraire Charlot nous fait oublier les décors, et la musique marque la frontière avec son ancienne passion.
En 10 ans, il tourna 70 films, il gagna son premier million, il décida de construire ses propres studios, de réaliser, composer (200 airs composées), jouer…
Charlie Chaplin voulait être indépendant, et l’indépendance est d’abord financière. L’enfant des rues devint riche en jouant le pauvre.

La Gloire sans dire un mot :
Le cinéma muet transmet des émotions sans la parole, et cette anecdote témoigne du génie de Charlie Chaplin.
Lors d’une rencontre avec son ami Albert Einstein, ce dernier dit : « Ce que j’admire le plus dans votre art, c’est son universalité. Vous ne dites pas un mot, et pourtant… le monde entier vous comprend. » et Charlie Chaplin répondit : « C’est vrai. Mais votre gloire est plus grande encore : le monde entier vous admire, alors que personne ne vous comprend. ».

Dans le cinéma Charlie Chaplin est l’un des seuls à avoir réussi le but ultime du cinéma, faire rire et pleurer à la fois.

Charlot, personnage créé par Charlie Chaplin en 1914.

 

 

 

Charlie Chaplin sans maquillage, costume ou artifices.

 

 

 

Mack Sennett, producteur.

 

La voix de l’engagé :
Mais Charlie Chaplin est un acteur engagé mais pas militant. Il n’a jamais demandé la nationalité américaine, n’a jamais voté, n’a jamais pris parti, mais il était indigné par l’injustice. L’injustice social par le personnage de Charlot dans l’Émigrant (1917), où il tourna en dérision l’accueil des immigrés par les services de l’immigration américaine. L’injustice économique, et le début des dérives de la division scientifique du travail dans les Temps modernes (1936). D’autres films ont été moins engagés mais plus introspectifs comme le Kid (1921), où son rôle auprès d’un enfant fut une thérapie après la perte de son enfant de 3 jours, fruit d’une union avec Mildred Harris. Les feux de la rampe (1952), est le film le plus personnel de Charlie Chaplin où il aborde l’histoire d’une vedette du music-hall en perte de popularité. Un film réalisé en pleine période de controverses, où l’acteur sera bannit des USA lors de la tournée européenne du film. Il déclara suite à cette expulsion, un simple « Goodbye », qui sera prémonitoire.
Enfin comment ne pas aborder le film le plus engagé face à l’autoritarisme, par le précurseur Dictateur (1940), en parodiant Adolf Hitler alors que la politique américaine restait stoïque face à la montée du nazisme en Allemagne. À ce moment, son amitié avec Albert Einstein, intellectuel juif, lui porta préjudice, et il refusa de se justifier sur ses origines face à la rumeur nauséabonde d’une prétendue origine juive. Alors que le cinéma devenait parlant, Charlie Chaplin utilisa les mots pour délivrer un discours humaniste, écrit pendant 2 ans, à la fin du film et resta muet face aux rumeurs. Ses paroles fut d’argent et son silence fut d’or.

Les temps des controverses :
Chaplin, traumatisé par la mort de son père, avait rejeté l’alcool et la drogue comme plaisir coupable mais ne résista pas aux femmes, surtout les plus jeunes. Plusieurs de ses compagnes étaient mineurs, et pour éviter la prison, les épousa. Ce tropisme pour les jeunes femmes provient d’un souvenir de tendresse de sa mère avant qu’elle ne tomba dans la folie. Sa dernière compagne fut Oona Chaplin, qu’il épousa de 36 ans sa cadette.
Une controverse de trop en plein procès avec son ancienne compagne Joan Barry qui lui demanda la reconnaissance de sa prétendue fille.

Une aubaine pour le FBI, dirigé par J.Edgar Hoover, qui avant même de prendre ses fonctions comme directeur du FBI, surveillait Hollywood, et notamment Charlie Chaplin. Par son anticonformisme, Charlie Chaplin dérangeait, et mis sur écoute par le FBI pendant des nombreuses années.
Une surveillance qui s’accrut lors de la « chasse aux sorcière », période où l’on traquait les communistes aux USA. Dans ce contexte de guerre froide, Charlie Chaplin fut soupçonné de communisme, lors d’un discours où il avait débuté par le mot « camarade ». Un mot lança la suspicion sur l’acteur muet. La fabrique du consentement et la manipulation par le FBI avec la collaboration de la presse puritaine américaine n’entacha par le courage d’opinion de l’artiste. Le clown contre la politique américaine, David contre Goliath, comment un homme qui a fait fortune, qui investissait dans sa profession, qui aimait l’argent pouvait être accusé de communisme ? Cette lutte injuste, sur le plan morale, ce procès d’intention laissa un goût amer au génie du muet.

La reconnaissance :
L’amertume de son exile s’estompa lorsqu’après 20 ans d’absence aux USA, il reçut un Oscar d’honneur pour l’ensemble de son œuvre. S’ensuit de multiple décorations partout dans le monde. Après cette tournée honorifique, Charlie Chaplin retourna dans sa demeure en Suisse. Une boucle bouclée par cette anglais, ce vagabond, ce clown, ce libre-penseur.
Ce virtuose du cinéma , artiste complet (producteur , acteur, musicien, metteur en scène, réalisateur), il a, pour moi, inventé la comédie tragique incluant de l’absurde propre à la culture anglaise et du pathos (passion, souffrance, tristesse, et la précarité de la vie quotidienne des gens ordinaires).
Producteur, il développe ses films, une indépendance financière mais aussi artistique qui amena de nombreux détracteurs. Son sens de l’observation lui a permis de critiquer la société sous plusieurs aspects, économique, politique, sociale, et sociétale, une prise de risque et un résultat avant-gardiste.

Charlie Chaplin à l’affiche avec Jackie Coogan ( à droite) de son film le Kid, en 1921.

 

 

 

Charlie Chaplin, moquant Hitler dans le rôle du dictateur en 1940.

 

 

 

Charlie Chaplin dans le rôle d’une vedette du music-hall en déclin, dans les feux de la rampe, 1952.

Malgré une reconnaissance de la profession tardive aux Etats-Unis il n’a jamais eu de rancœur. Il incarne au cinéma, (l’art du mouvement), par son corps, ses mouvements, puisqu’ « incarner » vient du verbe « carne », la viande en Italien, il met donc tous son corps, sa chair, dans l’art du mouvement.
Puisque les mots ont plusieurs interprétations, le geste, lui, est tranché, spontané, instinctif, et Charlie Chaplin, pour paraphraser Fitzgerald en décrivant Gatsby, « est une succession de gestes réussis ».
Il ne faisait pas un cinéma de séduction mais de conviction. Il a convaincu de nombreux yeux fermés et séduit tous les regards ouverts.


Par Alban-Luc Audebrand

Categories: Autour du cinéma

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